Discours de Bernard Stirn
Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques.
Installation de Mamadou Camara comme gouverneur du district 1660 du Rotary International.
Nous sommes tous heureux de saluer la prise de fonction de notre ami Mamadou Camara comme gouverneur du district 1660 du Rotary International. Ce district, qui groupe les 100 clubs de Paris et de l’Ouest de l’Île-de-France, est le plus important de l’Europe continentale. J’en salue cordialement les membres ainsi que les rotariens venus d’autres clubs.
Les responsabilités que vous avez décidé de confier à Mamadou Camara viennent couronner son engagement pour des actions généreuses au service de la société, qui sont la raison d’être du Rotary. Le thème qu’il a choisi comme fil directeur de cette année, « la culture, vecteur de paix et de compréhension mutuelle », correspond à ses aspirations profondes et il prend une résonance particulièrement forte dans notre monde marqué par tant d’interrogations, de tourments, de perte des repères.
Ce thème est aussi en corrélation avec la vocation de l’Institut de France. Mis en place par loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795) adoptée par la Convention lors de l’une de ses dernières séances, l’Institut groupe cinq académies. Quatre existaient avant la Révolution, l’Académie française, créée par Richelieu en 1635, qui est la plus ancienne, l’Académie des Inscriptions et Belles lettres, l’Académie des sciences et l’Académie des Beaux-Arts. La cinquième, l’Académie des sciences morales et politiques, a vu le jour en même temps que l’Institut. Héritière de la philosophie des Lumières, elle s’intéresse à l’ensemble des sciences sociales, la philosophie, la sociologie, l’histoire et la géographie, l’économie et le droit.
Ensemble les cinq académies réunissent la totalité des savoirs. Elles conservent des traditions, encouragent des recherches, participent aux échanges, nourrissent les réflexions. En 1867, Renan soulignait l’intérêt pour le pays d’avoir « un Institut où tous les efforts de l’esprit humain sont liés comme en un faisceau, où le poète, le philosophe, l’historien, le critique, le mathématicien, le physicien, l’astronome, le naturaliste, l’économiste, le juriste, le sculpteur, le peintre, le musicien peuvent s’appeler confères ».
L’Institut et les académies abritent des fondations et entretiennent un patrimoine, dont le château de Chantilly, le Musée Jacquemart-André, le Musée Marmottan, la maison de Monet à Giverny, le château de Langeais, l’abbaye de Chaalis, la villa Kérylos et la villa Ephrussi de Rothschild sont les fleurons. Ce matin même, je visitais à Chantilly l’exposition des Très riches heures du duc de Berry, que je vous encourage tous à aller voir. Elle illustre de la plus belle manière les capacités historiques et scientifiques de l’Institut et des académies. Menés en toute indépendance, leurs travaux cherchent à perpétuer la mémoire du passé pour mieux éclairer l’avenir.
Dans le monde incertain et fragmenté qui est le nôtre, où, selon la formule de Giuliano da Empoli, les « ingénieurs du chaos » prennent trop de place, l’humanisme qu’apporte la culture est plus que jamais nécessaire à ceux qui aspirent à des jours meilleurs et croient au progrès de la raison. Nous le sentons ce soir, au Palais de Chaillot, où l’Assemblée générale des Nations-Unies a adopté, le 10 décembre 1948, sous l’impulsion notamment de René Cassin, la Déclaration universelle des droits de l’homme. Le vent d’optimisme qui s’est alors levé a soufflé avec force dans le dernier quart du XXème siècle. Mais dès le 11 septembre 2001, notre XXIème siècle s’est ouvert sur le retour de la violence et des tragédies. Nous avons tous constaté que nous avions sans doute eu trop de confiance dans la victoire de l’humanisme sur le fanatisme, du droit sur la force, de la générosité sur les égoïsmes.
Aux incertitudes internationales s’ajoutent de forts doutes de nos sociétés sur elles-mêmes. L’accélération des évolutions technologiques ouvre des perspectives stimulantes mais aussi angoissantes sur la place de l’intelligence humaine par rapport à la machine. Des mouvements de population incontrôlés sont à l’origine de vastes défis migratoires. Le changement climatique, les menaces sur la biodiversité appellent des actions d’ampleur. Pour répondre à tant d’interrogations, le modèle démocratique marque des faiblesses. Les démocraties les mieux ancrées traversent des crises. Nombre de pays voient émerger des formes de démocratie dite illibérale. Davantage encore tournent délibérément le dos aux valeurs de la démocratie.
Pour préoccupants qu’ils soient, ces constats ne doivent pas conduire au découragement ni à une quelconque forme de résignation. Ils montrent que l’évolution du monde n’est pas linéaire, que des efforts sont sans cesse à fournir pour comprendre et accompagner les mutations, que de nouvelles formes de lien sont toujours à définir, à l’intérieur des pays comme dans la société des Etats.
Dans un cycle d’études menées durant deux années sur la Culture générale, l’Académie de sciences morales et politiques a rappelé ce que le général de Gaulle écrivait en 1934, dans Vers l’armée de métier : « La véritable école du Commandement est donc la culture générale. Par elle la pensée est mise à même de s’exercer avec ordre, de discerner dans les choses l’essentiel de l’accessoire, d’apercevoir les prolongements et les interférences, bref de s’élever à ce degré où les ensembles apparaissent sans préjudice des nuances. Pas un illustre capitaine qui n’eût le goût et le sentiment du patrimoine de l’esprit humain. Au fond des victoires d’Alexandre, on retrouve toujours Aristote ».
Avec le même esprit positif, l’Académie s’engage, pour les deux années qui viennent, dans une réflexion sur l’Avenir de la démocratie. Comme le souligne la formule choisie par Mamadou Camara, la culture est la clef qui ouvre les chemins d’un avenir pacifié. Parce qu’elle invite chacun à se dépasser, à s’ouvrir aux autres, à donner le primat à la vérité et à la beauté, à s’enrichir par la pensée et par l’échange, elle constitue le plus puissant vecteur de compréhension entre les hommes et de paix entre les nations. L’idéal du Rotary se reconnaît dans de telles perspectives. Nul doute que sous l’impulsion de son nouveau gouverneur, le district 1660 du Rotary International sera actif et efficace pour contribuer à les mettre en œuvre.
Texte initialement publié sur le site web de l’Académie des sciences morales et politiques.
